19
« Ne les laisse pas voir…»
Tout en soulevant Gwen endormie, Sabin se demanda ce qu’elle avait voulu dire. Elle laissa échapper une sorte de miaulement très doux, étrangement sensuel, qui réveilla ses instincts protecteurs.
Craignait-elle qu’il ne laisse voir son corps nu à ses compagnons ? Si c’était le cas, elle s’inquiétait pour rien. Jamais il n’aurait permis à un autre homme de poser les yeux sur tant de beauté.
Mais peut-être craignait-elle plutôt ses sœurs ? De ce côté-là non plus, elle n’avait rien à craindre, car il comptait s’arranger pour regagner sa chambre sans les croiser. Les terribles harpies lui auraient posé des questions auxquelles il n’avait pas envie de répondre. De plus, il avait déjà remarqué qu’elles n’appréciaient pas que Gwen dorme en sa présence. Mais pourquoi ? Mystère.
De nouveau, un miaulement échappa à Gwen, cette fois plus paisible. Le ventre de Sabin tressauta de désir. Ce petit cri lui rappelait celui qu’elle avait poussé en découvrant son sexe en érection. Il baissa les yeux vers elle. Le soleil qui caressait sa peau diaphane la rendait encore plus lumineuse que de coutume. Elle avait les extrémités des seins roses, les mains croisées sur le ventre. Ses longues boucles d’un blond roux lui chatouillaient le torse. Elle était complètement détendue, abandonnée.
Il se demanda s’il devait l’habiller, puis décida que non. Il risquait de la réveiller et elle avait besoin de repos. Son rôle à lui, c’était de veiller sur son sommeil et de lui donner du plaisir quand elle ouvrirait les yeux. Il sourit.
Il ne pouvait pas non plus la poser à terre pour s’habiller. D’ailleurs, il n’avait plus de pantalon. Alors, tant pis pour la décence. Il traverserait la forêt tout nu.
Il déposa un baiser sur sa tempe et se mit en route, en restant à l’abri des grands arbres. Il prit la direction du château, évitant les caméras de surveillance de Torin et les pièges destinés à les protéger des chasseurs.
Tout en cheminant, il songeait à ce qui venait de se passer entre Gwen et lui. Il n’avait jamais rien vécu de tel. Pas même avec Darla.
Et Gwen, à la différence de Darla, paraissait capable de résister aux assauts de son démon. Il l’avait compris aujourd’hui, en faisant l’amour avec elle.
— Tu crois vraiment que tu vas pouvoir la garder près de toi ? Combien de temps t’aimera-t-elle ? Elle sait que tu es capable de la trahir pour ta cause. Tu seras toujours absent, au loin, en train de combattre. Tu vas bientôt entraîner ses sœurs dans ta guerre. S’il leur arrive quoi que ce soit, elle ne te le pardonnera jamais…
Cette fois, Crainte ne s’était pas contenté d’un murmure insidieux. Il hurlait. Au point de lui donner la migraine. Gwen était endormie, la harpie était repue. Crainte en profitait pour se nourrir de ses doutes, pour les exprimer, afin qu’il ne puisse plus les ignorer et qu’ils le rongent peu à peu.
Et en effet, il commençait déjà à se torturer l’esprit. Peut-être valait-il mieux s’arrêter là avec Gwen. Pendant qu’il en était encore temps.
Puis il songea aux nuances douces de ses yeux ambre quand ils se posaient sur lui. À son corps magnifique contre le sien. À son rire cristallin.
Non ! Il voulait qu’elle l’aime. Il voulait la protéger. Il voulait l’aider à accepter ce qu’elle était.
Il prit brusquement conscience qu’il l’avait aimée dès qu’il avait posé les yeux sur elle, et qu’une partie de lui-même l’avait toujours su. En la trouvant aux mains des chasseurs, il n’avait pas pu résister au désir profond et impérieux de la sauver. Puis, en la voyant lutter pour maîtriser sa harpie, pour suivre les règles imposées par son espèce, il avait été fasciné. Mais il s’était laissé abuser par les apparences. Elle n’était pas une faible créature. À présent, il comprenait à quel point elle était forte. Plus forte et plus puissante que lui et que ses sœurs.
Elle avait réussi à garder sa harpie en cage, et c’était une preuve de volonté. Il était bien placé pour le savoir, lui qui avait eu tant de mal à apaiser son démon. Elle avait eu le courage de quitter sa famille pour poursuivre un rêve. Elle n’avait pas fui en apprenant que ses sauveurs étaient les Seigneurs de l’Ombre.
À sa manière, elle avait toujours pris des risques. Elle était courageuse. Elle l’avait maintes fois prouvé, et elle le prouvait encore aujourd’hui en acceptant de combattre les chasseurs.
Sabin arrivait devant le château. Il se glissa furtivement par une des entrées secondaires, puis emprunta un passage secret surveillé par Torin – adressant un signe de tête à la caméra pour lui demander de ne pas commenter son retour avec leurs compagnons.
Tout en priant pour que Torin ait compris, il fila directement dans sa chambre et se barricada à l’intérieur. Avec toujours la même question en tête. Gwen l’aimait-elle ? Elle s’était offerte à lui, elle lui avait donné le plus bel orgasme de sa vie. Il pouvait en déduire qu’il lui plaisait. Elle lui avait ensuite confié le secret de sa faiblesse, ce qui prouvait qu’elle avait confiance en lui.
Mais cela ne signifiait pas qu’elle l’aimait vraiment.
Et à supposer qu’elle l’aime, son amour résisterait-il aux épreuves qu’ils allaient traverser ? Il se rendit compte, brusquement, qu’il n’accepterait jamais de la laisser partir. Elle lui appartenait. Il l’avait prévenue que le fait de se donner à lui comportait des risques. Elle avait choisi en connaissance de cause. Elle devait assumer.
Il voulait tout savoir d’elle. La dorloter, la protéger. Tuer ceux qui oseraient lui faire du mal. Même ses sœurs, s’il le fallait.
Il lui avait dit une fois qu’il n’hésiterait pas à tromper celle qu’il aimait pour les besoins de sa cause. Quel idiot ! À présent, l’idée de coucher avec une autre femme l’écœurait. Il en aurait tout simplement été incapable. Il ne voulait qu’elle. Et surtout, il ne voulait pas lui faire de mal. Quant à l’inverse… Gwen avec un autre homme… Gwen se laissant caresser et embrasser… Y prenant du plaisir… Non ! Sûrement pas. Pas même pour les besoins de leur cause.
— Et si elle désire un autre homme ? Tu sais, ça peut arriver. Il me semble…
— Un mot de plus, et je me consacre entièrement à retrouver la boîte de Pandore pour t’y enfermer.
— N’oublie pas que tu en pâtirais aussi.
Mais la voix de Crainte avait tremblé.
— Tu souffrirais pour l’éternité, rétorqua Sabin. Et moi, je suis prêt à mourir.
— Et qui prendra soin de ta précieuse Gwen, si tu meurs ?
— Ses sœurs. Tu veux que j’aille les voir ? Tu veux leur parler ?
Cette fois, Crainte se tut. Et Sabin put savourer le calme et la paix du silence intérieur.
Il venait de déposer Gwen sur le lit et de la couvrir, quand des coups sourds et appuyés ébranlèrent sa porte. Il fit la grimace. Mais Gwen ne bougea pas, ne soupira pas. Ce vacarme n’avait pas dérangé son sommeil. Tant mieux pour l’intrus, qui l’aurait payé de sa vie.
Il rejoignit la porte en trois longues enjambées, ôta la barre de sécurité, ouvrit le battant.
Kaia entra sans attendre qu’il l’y invite.
— Où est-elle ? J’espère pour toi que tu ne lui as pas fait de mal. Je commence à en avoir assez de ta manie de lui taper dessus pour te distraire.
— Ce n’était pas pour me distraire, mais pour l’endurcir. Je te rappelle que je t’avais confié cette tâche et que tu ne t’es pas montrée à la hauteur. À présent, sors de ma chambre.
Elle le défia du regard, les poings sur les hanches.
— Je ne partirai pas sans l’avoir vue.
— Nous sommes occupés.
Des yeux ambre, semblables à ceux de Gwen, balayèrent son corps nu de la tête aux pieds.
— On dirait, oui. Mais j’insiste tout de même pour lui parler.
« Ne les laisse pas voir…»
— Elle est nue, rétorqua-t-il. Et j’ai hâte de retourner près d’elle. Tu lui parleras plus tard.
Un large sourire éclaira le visage de Kaia, et elle parut se détendre. Heureusement, les harpies n’avaient rien contre le sexe.
Dès que Gwen serait réveillée, il aurait avec elle une longue conversation au sujet des règles qu’elle devait respecter. Ensuite, il la convaincrait de laisser tomber ce qui ne lui convenait pas.
— Maman serait fière d’elle, commenta Kaia d’un ton ému. Notre petite Gwen dans le lit d’un démon…
— Va au diable ! s’exclama-t-il en lui claquant la porte au nez.
Puis il se souvint que Gwen dormait et lui jeta un regard inquiet. Elle n’avait pas remué d’un pouce.
Tout au long de la journée, ce fut un défilé incessant à leur porte.
Le premier visiteur fut Maddox, accompagné d’une Ashlyn souriante, qui lui tendit un plateau de sandwichs.
— Après un entraînement aussi intense, j’ai pensé que vous auriez faim.
Maddox conserva un air sombre et mécontent, mais il ne réclama pas le départ de Gwen et des harpies. Il s’amadouait.
— Merci, répondit Sabin en prenant le plateau.
Puis il referma la porte et alla enfiler une robe de chambre. Tout le monde était persuadé qu’il était en plein marathon sexuel.
— Kaia avait paru ravie, donc cela n’offensait pas les harpies –, mais ce n’était pas une raison pour ouvrir nu aux visiteurs. Un peu de dignité s’imposait.
Ensuite, ce fut le tour d’Anya et de Lucien.
— Ça vous dirait de venir avec nous regarder un film porno, tout en faisant semblant d’éplucher les listes de Cronos ? Le boulot, on le laisse aux autres. Je sens qu’on va s’amuser.
— Non merci, avait répondu Sabin en refermant la porte.
Quelques minutes plus tard, Bianka arriva.
— Je dois absolument parler à ma sœur.
— Elle est toujours occupée. À dormir.
Il lui claqua la porte au nez.
Ensuite, il eut la paix. Il envoya un message à Torin pour lui faire savoir qu’il ne serait pas de ceux qui partaient à Chicago.
— Je m’en doutais, répondit Torin. Je t’ai déjà trouvé un remplaçant. Gideon dirigera le groupe.
Sabin en fut soulagé. Il n’envisageait plus d’abandonner Gwen.
— Si l’un de tes hommes revient blessé, tu te sentiras coupable, ricana Crainte.
Sabin ne chercha pas à nier.
— Et j’aurai raison.
— Tu en voudras à Gwen.
Cette fois, Sabin leva les yeux au ciel.
— Aucune chance.
— Tu en es sûr ?
— Je ne m’en prendrai qu’à moi-même.
Jamais il ne pourrait en vouloir à cette femme au cœur si tendre. Si elle avait été au courant, pour Chicago, elle se serait probablement portée volontaire.
Le soleil se coucha, la lune se leva, le soleil apparut de nouveau. Vingt-quatre heures et Gwen dormait toujours à poings fermés. Mais enfin… Personne ne dormait aussi longtemps ! Elle avait peut-être besoin de sang… Pourtant, il croyait se souvenir qu’elle avait bu abondamment, au plus fort de leur étreinte.
Il s’adossa à la chaise qu’il avait installée près du lit. Elle n’était pas très confortable, avec ces lamelles de bois qui lui rentraient dans le dos, mais c’était tant mieux, ça le gardait éveillé.
— Quelle honte ! Tu es en train de devenir tout ce que tu as toujours méprisé. Tu te transformes en guimauve, à cause d’une femme…
— Sabin, dit Gwen dans un souffle.
Il se leva d’un bond. Enfin !
Gwen tenta d’ouvrir les yeux, mais ses cils restèrent collés et elle dut frotter ses paupières. Quand leurs regards se rencontrèrent, Sabin eut le cœur serré d’émotion. Il se mit à trembler. La vue de cette beauté nue et ébouriffée le déboussolait complètement.
Elle fronça les sourcils.
— Comment suis-je arrivée ici ? demanda-t-elle.
Elle balança ses jambes hors du lit et se leva en titubant.
Sabin se précipita pour la soutenir.
— Je peux marcher, protesta-t-elle.
— Je sais.
Mais il la porta tout de même dans la salle de bains, où il la laissa seule, la porte fermée. Elle avait bien droit à un peu d’intimité.
— Et si elle tombe ?
— Tais-toi. Tu me fatigues, à la fin.
Un cri horrifié lui parvint et il fit la grimace. Elle venait sans doute de s’apercevoir qu’elle était nue. Lui, il le savait. Pour l’avoir portée dans ses bras et serrée contre lui.
Quand il entendit couler l’eau de la douche, il prit des vêtements et se rendit dans la chambre voisine. La porte étant ouverte, il entra sans s’annoncer. Les trois harpies étaient assises sur le sol, en cercle, autour d’un tas de nourriture. Elles cessèrent de rire et de jacasser en le voyant.
Les yeux de Kaia devinrent d’un noir d’encre et le démon de Sabin alla se cacher.
— C’est à nous, dit Kaia d’une voix grinçante.
Il fit la grimace. Elles étaient agaçantes, avec cette manie de voler.
— Nous l’avons volé. À présent, c’est à nous.
— Calme-toi, dit Bianka en la saisissant par le bras, mais sans quitter Sabin du regard. Tu en as mis du temps, à sortir de ta tanière, démon. Où est Gwen ?
— Elle prend une douche. J’aurais besoin d’utiliser votre salle de bains.
Il n’attendit pas leur permission et entra dans la salle de bains.
— Après des heures de sexe, vous ne pouvez pas partager la même salle de bains ? demanda l’une des jumelles.
Elles avaient la même voix. Il n’aurait pas su dire laquelle avait parlé.
— C’est sans doute pour éviter d’entamer une autre séance, plaisanta sa sœur.
Elles ricanèrent.
— Vous avez dormi ? C’est pour ça que vous êtes restés si longtemps enfermés ?
Cette fois, c’était Taliyah qui avait parlé. Il avait reconnu ce timbre glacial qui lui donnait le frisson.
Elle savait la vérité, probablement… Il se demanda une fois de plus s’il était interdit aux harpies de dormir auprès d’un homme.
— Et si c’était le cas, ça poserait un problème ? demanda-t-il.
— Du tout.
Sabin referma la porte d’un coup de pied et se dépêcha de prendre sa douche. Il n’avait pas envie que ces trois-là fassent irruption dans sa chambre pour interroger Gwen. Mais quand il sortit de la salle de bains, il les trouva exactement là où il les avait laissées, assises par terre, en train de manger et de rire.
Taliyah lui adressa un petit signe de tête. Il eut l’impression qu’elle le remerciait. Mais de quoi ?
Avant de rejoindre Gwen, il fit un rapide détour vers la cuisine et eut l’agréable surprise de constater que quelqu’un s’était chargé des courses. Il prit un paquet de chips, des brownies, une barre de céréales, une pomme et une bouteille d’eau. Puis il regagna sa chambre avec ses provisions, en refermant la porte derrière lui. Gwen l’attendait, assise sur le lit. Elle portait un short et un T-shirt bleu vif. Elle avait attaché ses cheveux mouillés qui gouttaient sur son visage.
Crainte montra le bout de son nez, mais retourna précipitamment dans sa cachette. Il craignait encore la colère de la harpie.
Sabin prit son air le plus dégagé et s’installa sur l’inconfortable chaise près du lit, en posant le plateau sur ses genoux.
— Il faut que nous parlions, déclara Gwen en lorgnant sur le plateau. À propos de ce qui s’est passé dans la forêt.
Avant qu’elle n’en dise plus, il s’empressa de la rassurer : personne ne les avait vus rentrer, personne n’avait vu les marques sur son cou, personne ne savait qu’elle avait dormi, tout le monde pensait qu’ils avaient fait l’amour comme des bêtes pendant tout ce temps.
— Il faut croire qu’il y a un dieu…, soupira-t-elle.
Ou plutôt des dieux. Mais peu importait. Elle aurait dû être horrifiée d’apprendre qu’elle était restée vingt-quatre heures nue et inconsciente dans son lit, à sa merci, mais elle ne s’en formalisait pas. Une preuve de plus qu’elle lui appartenait.
— Je voudrais te poser quelques questions, dit-il.
Elle leva les yeux vers lui. Les rayons de soleil qui filtraient à travers les lourds rideaux dansèrent dans ses pupilles.
— Je t’écoute.
— Pourquoi ne peux-tu avaler que de la nourriture volée ?
Elle prit un air méfiant.
— Je ne suis pas censée répondre à une telle question.
— Je crois que nous n’en sommes plus là, toi et moi, fit-il remarquer.
— En effet, avoua-t-elle avec réticence. Mais pourquoi tiens-tu tant à le savoir ?
— J’ai besoin de comprendre, répondit-il en ouvrant le paquet de brownies. Tu m’as offert ton corps, tu as dormi près de moi, tu m’as confié ton point faible. Je crois que tu peux tout me dire.
Sa poitrine s’abaissait et se soulevait comme si elle avait du mal à respirer, et le bruit rauque de son souffle emplissait la pièce. Son estomac gargouilla et elle posa la main sur son ventre, sans quitter le plateau du regard.
— Je… Je… Entendu…
Elle se lécha les lèvres.
— Tu me paieras ?
— Te payer ? Mais pourquoi ? Et combien devrais-je te payer ?
— Dis oui…, rugit-elle.
— Oui.
Elle se lécha de nouveau les lèvres, puis débita d’une traite :
— Depuis toujours, les dieux méprisent et haïssent les harpies, qui sont des créatures infernales. Il y a très longtemps, ils ont cherché un moyen de les éliminer, mais discrètement, de façon à ce qu’on ne puisse pas les accuser. Ils ont lancé sur elles une malédiction secrète les obligeant à voler ou à gagner leur nourriture. Ils espéraient ainsi les faire mourir de faim.
Elle soupira.
— Mais la ruse des dieux n’a pas fonctionné parce que les harpies ont compris ce qui leur arrivait. À présent, je t’ai répondu. Paye-moi.
Anya avait déjà mentionné le fait que les harpies devaient mériter leur nourriture, mais il n’y avait pas fait attention. À cause de sa négligence, Gwen avait souffert. Par tous les dieux, quel idiot il faisait !
Il lui lança un brownie qu’elle rattrapa d’un vif mouvement de poignet et avala aussitôt.
— Tu aurais pu m’expliquer tout ça plus tôt, dit-il d’un ton de reproche. Ça t’aurait permis de manger.
— Je ne te connaissais pas suffisamment pour te confier un tel secret. Mes sœurs m’ont appris qu’un secret, c’était du pouvoir.
— Et à présent, tu me connais suffisamment ? demanda-t-il.
Il se sentait brusquement heureux. Heureux et un peu sot.
Les joues de Gwen virèrent au rouge vif.
— Je te connais mieux, concéda-t-elle.
Il dut admettre qu’elle avait raison. La nuance était de taille.
Il prit le sachet de chips entre deux doigts et le balança.
— Dis-moi ce que tu ne voulais pas que les autres voient.
— Je ne voulais pas que mes sœurs me voient dormir.
Ainsi, c’était bien de cela qu’il s’agissait.
— Quand tu vivais avec ta poule mouillée, il fallait bien que tu te reposes de temps en temps. Comment t’y prenais-tu ?
— Quelle poule mouil… Oh, tu veux parler de Tyson ! Pendant longtemps, je n’ai pas dormi. Voilà. Je peux avoir les chips, maintenant ?
Elle tendit une main avide et agita les doigts.
Mais il n’était pas encore prêt à lâcher le sachet.
— Combien de temps as-tu vécu avec lui ?
— Six mois.
Six mois ! Il en grinça des dents.
— Et tu n’as pas dormi pendant six mois ?
— Au début, je lui faisais croire que je souffrais d’insomnie et je ne me couchais pas du tout. Mais au bout d’un certain temps, comme j’étais vraiment épuisée, je m’absentais de mon travail pour aller somnoler dans un arbre. Nous sommes supposées nous percher pour dormir, dans un endroit où personne ne peut nous voir ou nous atteindre. Il ne s’agit pas d’une malédiction, juste d’une mesure de protection. Ensuite, j’en ai eu assez de cette complication et je me suis dit que je pouvais aussi bien dormir près de lui.
Il n’avait pas remarqué que les sœurs de Gwen s’absentaient la nuit pour aller dormir dans la forêt, mais elles l’avaient peut-être fait sans qu’il s’en aperçoive.
— Pourquoi cette précaution ? demanda-t-il.
Elle soupira de frustration.
— Nous avons le sommeil profond… Quand nous dormons, il est facile de s’approcher de nous pour paralyser nos ailes. Les chips, à présent… Je les ai méritées.
Il lui lança le paquet.
Le sac se déchira et des chips orange s’en échappèrent. Gwen en prit une et la mit dans sa bouche en poussant un gémissement de plaisir. Il faillit gémir aussi.
— Tu voudrais gagner la pomme ? demanda-t-il.
Un bout de langue rose émergea pour lécher des lèvres pulpeuses.
— Oui. S’il te plaît.
— Dis-moi ce que tu ressens pour moi. Et sois franche. Je ne paye pas pour un mensonge.
Elle hésita.
Il se demanda pourquoi. Que cherchait-elle à lui cacher ? Une minute s’écoula dans le silence et il craignit qu’elle ne décide de se passer de la pomme. Puis, à sa grande surprise, elle se lança.
— Tu me plais. Un peu trop. Plus qu’il ne faudrait. Tu m’attires terriblement et j’ai sans cesse envie d’être près de toi. Quand tu n’es pas là, je pense à toi. C’est idiot. Je suis une idiote. Mais j’aime ce que je ressens en ta présence. Quand ton démon ne se manifeste pas, je n’ai plus honte de moi, je n’ai plus peur. Je me sens belle et désirable. Je me sens protégée.
Sabin lui lança la pomme et elle la rattrapa.
— Je ressens la même chose pour toi, avoua-t-il d’un ton bourru.
— C’est vrai ? demanda-t-elle en lui lançant un regard plein d’espoir.
— C’est vrai.
Elle eut un bref sourire, puis mordit dans la pomme, mâcha, avala.
— Dis-moi à quoi tu penses en ce moment.
— Je me demande si ça peut marcher entre nous. Tu m’as dit une fois que tu étais capable de trahir une femme pour ta cause. Si tu me trahissais, je crois que j’étriperais ma rivale. Et toi aussi, bien entendu.
— Non, protesta-t-il. C’est vrai que je t’ai dit ça. Mais je serais incapable de te trahir.
Il se frotta le visage.
— Je ne pense qu’à toi. Les autres femmes me laissent indifférent. Je ne pourrais pas te tromper, même si ma cause l’exigeait.
— Et ça durera combien de temps ? demanda-t-elle d’une voix douce, en faisant rouler la pomme dans sa main.
Il songea avec angoisse que cela durerait probablement toujours. En ce moment, il laissait tout tomber pour cette femme… Il n’avait pas étudié les noms de la liste de Cronos, il n’avait pas avancé dans la recherche des objets de pouvoir. Il ne faisait plus rien pour localiser Galen.
Pendant des milliers d’années, il avait placé la guerre contre les chasseurs au-dessus de tout et avait exigé de ses compagnons qu’ils en fassent autant. Il ne leur avait pardonné aucune erreur. Ses hommes lui avaient tout donné. Et lui, leur chef, prétendait maintenant se consacrer entièrement à Gwen ?
Il se leva d’un bond.
— J’ai trop longtemps négligé mes devoirs pour veiller sur toi, annonça-t-il. J’ai beaucoup à faire.
S’il voulait la garder près de lui, il avait beaucoup de problèmes à régler.